Œuvres inédites

Les Walkyries

En 1937, la pharmacie Duhoux était connue de tous les habitants du dix-septième arrondissement de Paris. Achille Duhoux et Odile Duhoux, docteurs en pharmacie. Le père et la fille. Il existe une photographie de cette époque. Devant l’officine des Batignolles, à côté du vieux papa, Odile croise les bras. Une vraie Parisienne très maigre, comme il convenait alors, légèrement maquillée, coiffée par un artiste, et vêtue à la dernière mode. Avec le regard des gens qui ne rient jamais.
Odile était très pieuse. Elle assistait tous les matins à une messe basse, et se confessait chaque vendredi. Le soir, à six heures, son service terminé, elle passait un manteau par-dessus sa blouse blanche, prenait sa trousse, et partait à l’aventure. Une rixe s’achevait, laissant un blessé sur le trottoir, alors elle s’agenouillait, épongeait le sang, pansait les plaies. Elle s’était habituée à l’horreur et soignait les corps sans trembler, avec une grande habileté. Elle allait loin et rentrait parfois très tard, la pharmacie fermée depuis longtemps et son vieux père endormi.
Elle avait marché, marché, sauvé des vies, frôlé mille dangers. Une sainte, disaient ses proches, toujours en quête de Dieu. Sans doute, mais elle cherchait aussi le sommeil, qui se refusait obstinément. Elle s’allongeait sur son lit, et prenait un livre, Bernanos le plus souvent. L’ayant lu et relu, elle buvait un verre d’eau, et le supplice commençait. S’agiter ou rester calme, s’énerver ou prier, mais que faire, à la fin ? Si parfois elle sombrait, la migraine la réveillait, pour la torturer jusqu’au matin.
Elle aurait pu prendre des pilules, des cachets, ceux-là mêmes qu’elle conseillait à ses clients, mais elle n’y songeait pas. Le mal dont elle souffrait était son affaire personnelle, et elle devait l’affronter sans aide ou secours. Au plus fort de la crise, elle se levait. Pieds nus, les cheveux défaits, elle appuyait son front sur la glace de son armoire, pour ne plus se voir. Un peu de fraîcheur lui venait, alors elle s’obligeait à reconstituer la pharmacie dans son ensemble, puis étagère par étagère, rayon par rayon. Telle surface demeurait inemployée, tel médicament nouveau ne bénéficiait pas de l’exposition souhaitable. Elle s’habillait, grignotait un biscuit, et sans bruit se rendait à l’officine bien avant le lever du rideau de fer, bien avant l’arrivée de Monsieur Paul, l’homme de confiance, et des quatre employées. Entre deux rangements, elle s’était rendue à l’église Sainte-Marie pour assister à une messe basse. Femme de ménage ou chef d’entreprise, ou directrice du personnel, toujours s’affirmait sa compétence aiguë. Jamais impatiente, agressive, ou méprisante, elle avait l’art de veiller, de prévoir les défaillances. Quand elle demandait à Juliette, la plus jeune, si le dernier arrivage avait été sorti des cartons, c’était sûr que Juliette avait oublié, et qu’elle-même connaissait cet oubli. Elle ne dort pas, disait son père, mange comme un oiseau, mais où va-t-elle trouver cette force qui l’anime, la rend lucide, toujours présente, inflexible ?
Monsieur Paul arrivait à huit heures trente, vingt minutes avant ces dames. Il rencontrait alors Odile, qui fixait avec lui le programme de la journée. Au matin du 27 Avril, il se dirigea comme d’habitude vers le petit bureau où elle écrivait en l’attendant, mais ne l’aperçut pas derrière la vitre. Il frappa plusieurs fois à la porte. Comme il n’obtenait pas de réponse, il tourna la poignée de cuivre et entra. Odile s’était effondrée sur la table, les avant-bras en croix devant la tête. Il lui frappa l’épaule sans résultat. Il la supplia de parler. Enfin elle se redressa, mais aucun son ne put sortir de sa bouche.
« J’appelle un médecin ! »
Il aurait pu téléphoner, mais il n’y songea pas, tant il était affolé. Il se mit à courir dans la rue. Elle va mourir, docteur, mourir par un si beau matin, un si beau printemps, mourir un 27 Avril. Sur le trottoir un jeune homme courait aussi, un vendeur de journaux qui criait : « Guernica bombardée, Guernica détruite, achetez le Petit Parisien ! L’Espagne en feu ! Demandez les dernières nouvelles ! »

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Les Adieux

Adieu, Collège, il me faut lever l’ancre.
Adieu, Collège, adieu, tu perds un cancre.

J’avais beau me vouloir stupide et sot,
Hé oui, c’est arrivé, j’ai mon bachot.

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L’École des voyous

J’ai trente-huit ans. Je suis instituteur dans l’Yonne. Mon école est située à six kilomètres d’Avallon, au milieu d’un village dont tous les habitants ou presque sont cultivateurs. Comme je suis le seul maître, j’ai la charge d’une classe unique. C’est dire que tous les enfants de cinq à quatorze ans deviennent fatalement mes élèves. C’est dire aussi que leurs parents, s’ils ont un jour à critiquer le corps enseignant, ne pourront se plaindre que de moi. J’ai donc un vif sentiment de ma responsabilité, au point d’en être paralysé parfois et de douter….

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